#30 Culture produit & UX writing | Kévin Deniau & Tanguy Verluise

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Kévin Deniau et Tanguy Verluise, fondateurs du média Le Ticket, intervienne sur le podcast Le Brief

Pour ce nouvel épisode, ce n’est pas un mais deux invités que j’accueille sur le podcast : Kévin et Tanguy, fondateurs du média Le Ticket.

Si vous ne connaissez pas encore Le Ticket, c’est un média indépendant dédié à la culture et à la communauté Produit. Un projet qui est né, comme bon nombre d’initiatives, pendant l’un des confinements.

Kévin est journaliste de métier et Tanguy est Chief Product Officer chez Omie.

Un journaliste et un product manager réunis, une communauté des métiers du produit qui croît à vitesse grand V… Il n’en fallait pas plus à ces deux-là pour créer Le Ticket. Qui a d’abord été une newsletter bi-mensuelle, lancée en octobre 2020. Cette première édition parle d’ailleurs d’UX writing ! Alors autant vous dire que l’écrit est, à leurs yeux, indispensable pour concevoir le parfait produit.

J’ai découvert Le Ticket dès cette 1ère newsletter. Et depuis, je ne rate pas une seule édition. Parce que ça m’apporte énormément de connaissances, d’actualités, de méthodes et de réflexions autour du produit.
En tant qu’UX writer et copywriter, c’est primordial pour moi de connaître un produit par cœur et de travailler en collaboration avec des product managers et product designers, pour écrire des contenus pertinents et utiles. Dans le produit, et autour du produit.

Dans cet épisode, je reviens, avec Tanguy et Kévin, sur la création du Ticket, sur la définition de leur tone of voice, sur la première newsletter consacrée à l’UX writing, sur l’importance de l’écrit dans la conception d’un produit et le parcours de leur média. 

Mais trêve de bavardages, je laisse place à ma conversation avec Kévin Deniau et Tanguy Verluise.

Bonne écoute / lecture !

 

Quelques mots expliqués pour éclairer votre lanterne

  • CPO ou Chief Product Officer : parfois appelé·e Head of Product, le ou la CPO est responsable de toute la stratégie et l’organisation autour de la conception du produit.
  • Product Market fit : l’adéquation entre un produit et le marché.
  • Taux de churn – ou le taux d’attrition : il indique la proportion de clients qu’une entreprise a perdue sur une période donnée.
  • Design systemsorte de bibliothèque virtuelle qui regroupe les principes, composants et visuels du design d’un produit.
  • Content system – ou parfois appelé Content style guide : un ensemble de règles d’écriture et d’éléments de discours qui permettent de rendre cohérents l’ensemble des contenus d’une interface web ou mobile, et des contenus produits par une entreprise. Comme le Design System, mais avec les contenus.
  • Saas : ou Software as a service, ce sont des logiciels utilisables en ligne, sans qu’il soit nécessaire de les télécharger « en dur » sur notre ordinateur.

 

Les ressources de l’épisode de podcast

  • Le Ticket : le média dédié à la culture produit en France.
  • Si vous souhaitez écrire pour Le Ticket (a minima, bonne écriture et appétence pour le produit), contactez Kévin et Tanguy à l’adresse : contact.leticket@gmail.com
  • Marty Cagan : il est un peu le guru de la culture produit. Ancien ingénieur chez HP, il a ensuite été VP Product de Netscape et d’eBay, avant de fonder le Silicon Valley Product Group et d’écrire le bouquin de référence des PM : Inspired.
  • Les livres Thiga, pour monter en compétence sur le product management, le product marketing ou le product design.
  • Product Squad, un podcast dédié à la communauté des products managers.
  • Clé de voute, un podcast qui part à la rencontre des product managers et entrepreneurs des meilleurs startups et scale-up ayant eu un impact central sur leur produit.
  • The Product Tape, podcast de la communauté produit.
  • Product Inbox, newsletter bi-mensuelle dédiée au product management.
  • L’After Produit, une émission live dédiée au produit (sur Twitch).
  • Omie : marque de produits alimentaires 100% transparents, et application de produits d’épicerie livrés dans toute la France. Tanguy vous offre un code promo de 15€ sur toute commande, avec le code UNTICKETPOUROMIE.
  • Suivez et échangez avec Kévin Deniau et Tanguy Verluise sur LinkedIn ;). 

Échanges avec Kévin Deniau et Tanguy Verluise : culture produit & UX writing

 

Bonjour Kévin, bonjour Tanguy. On ne va pas dire bonsoir, même si on enregistre dans la soirée.

Tanguy : Et on est tout seul chacun de notre côté, dans nos bureaux respectifs.

Tout à fait. Je suis ravie de vous accueillir sur Le Brief. Vous êtes mon premier duo, donc on va essayer de bien gérer cela et de ne pas se couper la parole, tous les trois (rires). 

Cela fait un moment que je lis vos newsletters, depuis le début en fait. Vous êtes les créateurs de la newsletter, ou plutôt du média, « Le Ticket ». En effet, il s’agit avant tout d’un média et pas seulement d’une newsletter. Je ne lis pas tout de suite les nouvelles éditions quand elles arrivent, parce qu’elles sont assez conséquentes. Généralement, cela me prend bien 20 minutes pour les lire, donc j’aime bien me caler un créneau pour pouvoir prendre le temps de les lire. 

Avec mon métier d’UX writer, cela me parait essentiel d’apprendre tout ce qui tourne autour de la culture produit. C’est important pour moi de comprendre cet univers, et aussi de comprendre les métiers qui y gravitent, parce que je suis amenée à travailler avec ces différents métiers. 

J’admire vraiment le travail que vous faites avec la newsletter. Cela doit être un travail assez conséquent, que vous faites à côté de votre job. J’admire la qualité des interviews et l’identité que vous avez adoptée, ainsi que le tone of voice.

Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, est-ce que vous pouvez vous présenter ? 

Tanguy : Cela fait une dizaine d’années que je travaille en product management. J’ai d’abord commencé dans une toute petite startup dont tout le monde a oublié l’existence, qui s’appelait Ma Fringue. Ensuite, j’ai travaillé chez Vente Privée, qui s’appelle désormais Veepee, puis chez La Fourchette, qui s’appelle désormais The Fork.

Aujourd’hui, je suis CPO dans une startup qui s’appelle Omie, dont l’ambition est d’être une marque alimentaire qui ne fait pas de concession. On construit nous-mêmes nos produits : nos pâtes, nos biscuits, etc. On fait toute la recette. On travaille en direct avec les agriculteurs, avec les producteurs, et on est totalement transparent : à qui va l’argent, ce qu’il y a dans nos produits, etc. On distribue les produits à travers une application qui est disponible sur les stores.
C’est là où j’interviens, puisqu’en tant que CPO et product manager, je fais en sorte que cette application réponde au mieux aux exigences des utilisateurs qui auraient envie d’acheter des produits Omie.

D’où le fait que tu m’aies dit avoir goûté toutes les pâtes possibles et imaginables (rires).

Tanguy : Exactement. Quand tu travailles pour une marque qui construit elle-même ses produits alimentaires, tu passes beaucoup de temps à goûter une dizaine de types de pâtes différents pour voir lesquels répondent le mieux à nos exigences de goûts, de couleurs, de textures, etc. Et on fait cela avec tous les produits qu’on lance.

Kévin, est-ce que l’on reste dans l’alimentation avec toi ? (rires)

Kévin : Pas du tout ! Je suis journaliste économique, plutôt spécialisé sur les sujets liés à l’entrepreneuriat, aux startups, à l’innovation et la Tech. Cela fait une dizaine d’années maintenant, en France comme au Canada, où j’ai vécu ces quatre dernières années.
Mais je n’ai pas fait que cela : j’ai aussi une expérience d’entrepreneur, puisque j’ai créé deux entreprises. La première dont le produit a été foireux et qui n’a pas marché. Et la deuxième qui s’appelle
Le Ticket. J’espère qu’elle ne connaîtra pas le même sort, à tous les niveaux.
J’ai également été responsable des relations publiques de Blablacar de 2014 à 2018, une parenthèse dans ma vie de journaliste. J’y ai découvert comment se passaient les demandes médiatiques au sein d’une nouvelle licorne française. Et c’est là où j’ai découvert le produit. 

Je pense que c’est plutôt bien parti, Le Ticket (rires) ! Justement, pourquoi avoir créé Le Ticket ?

Kévin : Le Ticket, c’est un média sous forme de newsletter, que l’on envoie deux fois par mois, spécialisé sur le produit.
La première réponse que je te donnerai, c’est : pour le kiff. Très honnêtement. Cela peut paraître un peu couillon de dire ça, mais c’est vrai.
Avec Tanguy, on a tous les deux fait un master autour de l’entrepreneuriat, donc on a un peu cette fibre entrepreneuriale. Déjà, le fait de lancer un projet, c’est un plaisir. On avait envie de faire ça.
Moi, j’ai toujours rêvé de créer un média et j’ai toujours été convaincu de la pertinence et de l’utilité des médias de niche, hyper spécialisés. Cela permet d’aller en profondeur dans les sujets.

Et pourquoi le product management, en l’occurrence ? Ça, ce n’était pas formalisé au début, mais tu me diras ce que tu en penses, Tanguy.
J’ai réalisé, il n’y a pas si longtemps, que c’est le croisement de trois potentiels. Il y a un potentiel éditorial. J’ai découvert le product management chez Blablacar. Je n’y connaissais rien, je ne savais pas du tout ce que c’était ce truc, mais je me suis dit qu’il y avait vraiment quelque chose à dire sur ce métier. C’est tellement divers, tellement complexe, avec plein de domaines différents. Je trouve que, vraiment, c’est une mine d’or, d’un point de vue journalistique. Il y a beaucoup de choses à raconter. Donc ça, c’était le premier point et je pense que c’est le principal.

Le deuxième potentiel, c’est l’audience. C’est un métier qui est en plein essor, qui se développe beaucoup, dont les ressources viennent essentiellement des États-Unis. Il y avait un peu la volonté de retranscrire ce qui se passait aussi en Europe et en France, notamment.

Et il y a le troisième potentiel, c’est le potentiel économique. Parce qu’il ne faut pas se le cacher, on aimerait bien créer un média pérenne, qui nous survive. Ce serait l’objectif.

Ça fait combien de temps que vous avez créé Le Ticket ?

Kévin : Le Ticket a été créé en octobre 2020, donc ça fait un an et demi, maintenant.

Vous avez écrit 25 numéros. Combien de personnes sont-elles inscrites à la newsletter ?

Kévin : On a dépassé les 2 600 abonnés. C’est un peu le vanity metric, mais en termes d’ouverture, on est à 60 % de taux d’ouverture. Cela représente à peu près 1 300 personnes qui ouvrent et qui lisent concrètement Le Ticket, tous les 15 jours. 

C’est hyper conséquent et ça a été quand même assez rapide ! Il y a peu de newsletters qui peuvent se vanter d’avoir autant d’abonnés et un taux d’ouverture aussi top.

Kévin : Je pense qu’il y a des newsletters qui ont beaucoup plus d’abonnés que nous, mais là où se situe la petite difficulté pour nous, c’est qu’on est un média de niche. Forcément, les sujets ne parlent pas à beaucoup de monde, mais c’est vraiment un choix assumé. Et comme tu le disais au début, on fait des articles qui sont volontairement longs. Il faut vraiment aimer le produit pour s’abonner au Ticket. 

Ce que l’on regarde surtout, c’est le taux de désabonnements, et il reste assez stable. C’est un indicateur que l’on suit vraiment de très près, parce que c’est un indicateur de pertinence.

Tanguy : Une des explications au bon taux d’ouverture, selon nous, c’est qu’on n’a jamais fait de publicité pour Le Ticket. C’est ce que diront toutes les startups, mais notre seul levier d’acquisition, c’est le bouche-à-oreille, en fait. C’est comme cela que Le Ticket s’est développé. Si on refait l’histoire, j’ai fait un post en disant qu’on allait lancer Le Ticket avec Kévin, mi-septembre, et je me rappelle m’être dit dans ma tête : « franchement, s’il y a 30 personnes qui veulent s’inscrire, ça sera déjà pas mal ». Kévin, de son côté, s’était dit : « si on est à 100, on est vraiment bons ». 

À l’arrivée, il y avait 500 ou 550 personnes (de mémoire) qui ont demandé à s’abonner. Déjà, c’était la première manière de vérifier notre product market fit.

Depuis, c’est que du bouche-à-oreille, les gens se le recommandent entre eux. On s’aperçoit que c’est partagé dans des Slack d’entreprises. Des gens qu’on ne connaît pas relaient Le Ticket à leurs équipes en interne, ou même à leurs clients. C’est donc comme cela que Le Ticket se développe, de manière très organique et très naturelle, depuis le tout début. Cela nous permet d’avoir une base de lecteurs très engagée.

Le Ticket, c’est vraiment pour évangéliser, décrypter et informer autour de la culture produit. Et ça veut dire quoi exactement, la « culture produit » ?

Tanguy : C’est une bonne question. Je te dirais que la manière dont on définit la « culture produit » se fait souvent par opposition avec ce que l’on a tendance à appeler la « culture projet ».

Pour le dire avec des mots de startuper, la culture produit, c’est la culture de l’outcome versus l’output. Qu’est-ce que ça veut dire ? Notre objectif, c’est d’avoir de l’impact, de faire en sorte d’augmenter le taux d’usage de telle ou telle fonctionnalité, ou le panier moyen des utilisateurs. Finalement, c’est cela que l’on va avoir en entrée en tant que product manager. Par exemple : il faut que le panier moyen des utilisateurs ait augmenté de 20 euros ou que le taux de churn ait baissé de X %. Tout notre travail va être de définir et mettre en œuvre les différentes étapes qui vont permettre d’atteindre cet objectif fixé par l’entreprise.

À l’inverse, dans la culture projet, tu vas avoir en entrée une demande du type : il faut mettre en place la possibilité de payer par MasterCard, carte bleue, virement, chèques, etc. La mesure de réussite, ce sera d’avoir réussi à livrer ces fonctionnalités-là. Alors que dans une culture produit, ce que l’on va mesurer, c’est le fait d’avoir réussi à obtenir l’impact escompté, c’est-à-dire d’avoir pu augmenter le taux de conversion de X %. Finalement, que ce soit en rajoutant un moyen de paiement ou en raccourcissant le nombre d’étapes du parcours, peu importe le « comment », c’est à toi de le découvrir et de le décider.  

Si j’en viens à te raconter ce qu’est la vie de product manager (en tout cas dans une boîte orientée produit), la définition la plus simple que je donnerais, c’est que notre métier s’est transformé des besoins et des attentes de la société en opportunités pour faire des business profitables. En fait, c’est relativement simple : dans la vraie vie, dans le vrai monde, il y a les vrais utilisateurs et il y a des vrais besoins de société.

Je me rappelle un cours qui m’avait marqué en école de commerce, où la prof nous disait : « on ne crée pas les besoins ». Tout le monde dans l’amphi : « mais si, on crée les besoins : regardez Apple ! » (rires). Alors peut-être qu’Apple y arrive, mais globalement, on ne crée pas les besoins. Les entreprises découvrent des besoins qui existent dans la société ou chez les utilisateurs, et ensuite, elles en font des business profitables, qui répondent à ces besoins-là.

Et pour ce faire, on passe par deux grandes phases, qui sont les phases qu’on appelle de discovery et de delivery. Il y a beaucoup de jargon qui vient des États-Unis. Pour faire simple, discovery, ça va être toute la phase où tu ne vas rien construire, mais où tu vas essayer de comprendre quels sont les besoins des utilisateurs. Tu vas essayer de le faire de manière relativement systématique et méthodique.

Ensuite, pendant la phase de delivery, tu vas construire les idées et initiatives que tu as imaginées par rapport à ce que tu as compris des utilisateurs. C’est là où, souvent, on pense que s’arrête le métier de product manager, mais en fait, ce n’est que la moitié du chemin. Le product manager va travailler avec les équipes de design, avec les équipes tech, etc., à l’implémentation de toutes ces initiatives et idées. 

Finalement, on n’a rien inventé, car cela existait déjà dans d’autres industries, mais c’est juste le fait de l’appliquer aux industries de la tech. Si tu vas voir, par exemple, dans le jeu vidéo, ils ont des métiers de producer qui ressemblent un peu à cela. Et puis, il y a plein de métiers dans lesquels il y avait déjà ce type de fonctions. Sauf que là, on est spécialisé dans les produits tech. 

Moi, j’ai découvert les métiers du produit au travers du domaine de la tech, mais je me suis rendu compte que c’était similaire ailleurs. Par exemple, la semaine dernière, j’ai donné un cours à des product managers dans l’industrie pharmaceutique qui, pour le coup, gèrent des produits physiques et s’occupent aussi de la coordination avec les délégués médicaux sur le terrain. Je vois que ce que tu décris s’y applique aussi très bien. 

Tanguy : Oui, la seule grosse différence entre le cas que tu décris dans l’industrie pharmaceutique et ce que moi je fais au jour le jour, c’est qu’eux travaillent sur des produits finis. C’est-à-dire qu’une fois qu’ils ont fini de développer le produit, ils le mettent entre les mains des utilisateurs et c’est fini. S’il y a un bug, un problème dans la formule ou autre, c’est trop tard, il est déjà entre les mains des utilisateurs.
Nous, les produits sur lesquels on travaille en tant que product manager, ce sont des applications ou des sites. En moyenne, on va apporter des modifications sur notre produit entre 5 et 10 fois par jour, de manière incrémentale. On travaille sur des produits vivants. C’est la grosse différence entre travailler sur
 des produits physiques et travailler sur des produits digitaux.

Tu parlais de différents métiers et c’est justement là où je voulais en venir. Il y a plein de métiers avec le terme product/produit. Je me demandais si tu pouvais nous expliquer un peu les différents métiers autour du produit et leurs différences.

Tanguy : C’est vrai que ces dernières années, on a vu beaucoup de nouveaux métiers apparaitre et qui, petit à petit, prennent le mot « product » dans leur nom : product designer, product manager, product Ops, etc. C’est lié à la maturité de ce métier.
Là où avant une seule personne faisait l’ensemble des tâches, maintenant on commence à découper les activités pour avoir des rôles d’experts.
Par exemple, les experts des interfaces, sont des product designers.
On commence à avoir des experts des process pour que les équipes produit fonctionnent de la meilleure manière possible. On va les appeler product Ops.

On a aussi les product managers et les product owners, qui sont souvent confondus.
Dans la tête des gens, la différence n’est pas encore très claire. De manière un peu schématique, on a tendance à dire que product owner, ce n’est pas un métier, c’est une mission. C’est une tâche. Un peu comme quelqu’un qui ferait de la comptabilité, qui serait donc comptable, mais qui serait aussi amené à faire du budget. Ça fait partie de son métier, mais c’est une de ses tâches, mais ce n’est pas la seule chose qu’elle fait. 

Le rôle de product owner (PO) a été amené par la méthodologie agile Scrum. Le PO est la personne en charge du backlog. Le backlog, c’est tout simplement la liste des tickets, la liste des tâches que l’équipe de développeurs va exécuter au cours d’un sprint (période de 2 ou 3 semaines, en général).

Donc, par principe, quasiment tout product manager est aussi product owner. Cela fait partie de ses tâches. Plus tu vas avancer en séniorité, moins la part de product owning (gestion du backlog et animation de l’équipe) va être importante.

De mon point de vue, une fiche de poste où il y a écrit « métier : product owner », il y a un problème quelque part. Tu es product manager et tu fais du product owning. D’ailleurs, Marty Cagan (un ponte dans le monde du product management) a une blague : quand quelqu’un lui dit qu’il est product owner, il lui répond « ah, mais ton entreprise te paie juste pour animer un backlog, alors que cela occupe même pas 30 % du temps d’une semaine ? C’est intéressant, ils doivent avoir trop d’argent ». 

L’idée, ce n’est pas du tout de dire du mal du métier de product owner, en particulier des gens qui ont cette casquette-là. C’est juste que, dans la conception un peu moderne de ce qu’est que le product management, on considère que le product owning fait partie intégrante du métier, mais ce n’en est qu’une facette. Et d’ailleurs, ce n’est pas très intéressant de faire que ça, intellectuellement parlant.

D’accord, c’est un peu plus réducteur du coup, je comprends mieux.

Tanguy : Chouette, parce que ce sont un peu des débats d’experts. En soi, ce n’est pas très grave, mais si vous voyez une fiche de poste intitulée « product owner », ça mérite de poser la question de ce que les gens attendent véritablement que vous fassiez. Cela peut être un signal d’alarme disant « Ok, ils n’ont pas vraiment compris que je pouvais faire plus que faire de l’animation d’un backlog ».

Merci pour ces explications et cet éclairage. Je pense que cela va être bien utile.
Je voulais revenir un peu sur Le Ticket. Ce que je disais tout à l’heure et que j’apprécie particulièrement, c’est toute l’identité que vous avez travaillée, le « tone of voice ». C’était évident ? Ou bien, est-ce que vous l’avez vraiment travaillé à fond ?

Kévin : Moi, je n’écris pas comme cela d’habitude. C’est vraiment pour Le Ticket.
Quand j’écris pour L’Express, par exemple, j’ai le style L’Express. Quand j’écris pour L’usine Digitale, j’écris avec le style L’usine Digitale. Quand j’écris pour le Québec, j’écris en français du Québec. Je m’adapte vraiment au support. L’avantage, quand tu crées ton média, qui plus est ton entreprise, c’est que tu fais ce que tu as envie de faire et tu fais ce que tu aimes. Et ce que tu es, finalement. 

Personnellement, je suis quelqu’un qui a toujours eu du mal à prendre au sérieux les sujets un peu business et un peu professionnels. Comme on dit toujours au Québec, on ne sauve pas des vies. C’est vrai que, quand on y pense, la grande majorité d’entre nous, la très, très grande majorité d’entre nous, on ne sauve pas des vies. Donc il ne faut pas non plus se prendre au sérieux sur toutes ces thématiques. À titre personnel déjà, je pense que c’est un choix naturel pour moi d’écrire de manière détendue et légère. 

Après, il y a aussi un choix, je dirais, éditorial : la volonté d’être inclusif. Je trouve qu’avoir une plume un peu légère, un peu décalée, c’est plus accessible. Surtout pour des gens qui ne sont pas forcément dedans. On essaie par exemple de ne pas utiliser trop d’anglicismes, ou d’expliquer ce qu’on dit, pour justement, sensibiliser à ce monde nouveau.

Pour finir, il y a aussi un choix stratégique. Je trouve important de donner de l’âme à un média. Cela passe par son ton. Pour moi, le plus important, c’est de ne pas laisser indifférent. Il faut marquer. Le problème, c’est que forcément, quand tu as un ton un petit peu original, il y a des gens qui vont trouver ça nul ou qui ne vont pas se reconnaître. Mais c’est sûr que tu ne laisseras pas indifférent.

Je préfère cela, plutôt que d’avoir un style un peu plat. Je pense par exemple à la newsletter Time to Sign Off. Je l’aime beaucoup parce que justement, il y a ce ton décalé. C’est le petit plaisir, ce qui fait que celle-là, je l’attends. Il y a plein de newsletters d’actualités, mais celle-là, je sais que je vais passer un moment agréable.

Quand je disais au tout début, qu’on a créé Le Ticket pour le kiff, je pense que ce côté « plaisir », il doit se ressentir aussi dans l’écriture et auprès des lecteurs. J’espère que c’est le cas, en tout cas.

Oui, complètement. Il est clair que d’avoir une identité différente et qui marque, ça paie en termes de fidélisation. On le voit avec le taux d’ouverture des e-mails.

Kévin : Je pense qu’on a trouvé la personne qui apprécie les blagues du Ticket, Tanguy. Ça y est, on l’a dénichée (rires) ! 

Tanguy : C’est en général là où on a le plus de débats dans les articles. Ce n’est pas sur le fond, mais c’est sur la pertinence des blagues ! (rires)

On dit souvent, dans le tone of voice, que l’humour et les blagues peuvent être parfois au détriment de la compréhension. Mais moi je trouve que vous le faites plutôt bien. Vous arrivez quand même à avoir cet équilibre-là, entre pédagogie et humour.

Tanguy : Pour revenir sur le ton, au moment où on a créé Le Ticket, l’alternative pour les product managers (PM) en termes de médias, c’était Medium. Tous les contenus sur le sujet, qu’on trouve sur le site médium, sont des articles rédigés par des PM pour des PM. On parle entre experts ou entre gens qui ont envie de se donner l’air d’experts, en tout cas.

Notre positionnement, dès le début, ça a été de se dire que même des gens qui ne sont pas product managers, mais qui gravitent dans ce milieu-là, ont plaisir à lire ce qu’on écrit. C’est comme ça qu’on diffusera la culture produit. Ce n’est pas en faisant des articles d’experts. Les articles d’experts ont leur place et ont leur intérêt aussi, mais ce n’est pas ainsi qu’on a envie de positionner Le Ticket. Et ce ne sont pas les histoires qu’on a envie de raconter. 

Dans le choix des histoires qu’on raconte, des interviews que l’on fait pour Le Ticket, la question qui revient le plus souvent, c’est « est-ce que tu peux me donner un exemple ? Est-ce que tu peux me raconter comment ça s’est passé en vrai ? » On veut de vraies expériences, des vrais gens que tu aurais pu rencontrer à la conférence d’à côté. Il ne s’agit pas juste de mettre en avant mes super réussites, les trucs extraordinaires que ma boîte a réussi à faire et qui font que tu as intérêt à venir travailler dans ma boîte si tu veux être avec les meilleurs. Nous ne sommes pas dans cette position-là, d’expert, mais dans une position de média.

Kévin : Et si je peux ajouter quelque chose, notre slogan en interne, quand on en parle entre nous, c’est « pertinent, mais pas chiant ».
Ok, le ton est important, c’est le « pas chiant ». Mais le premier mot, c’est « pertinent ». C’est bien le plus important, car si on était juste en train de faire blagues, eh bien personne ne lirait Le Ticket. Pour ça, il y a des spectacles d’humoristes qui ont beaucoup plus de talent que nous.
Voilà, il ne faut pas oublier que le cœur même de la chose, c’est la pertinence et c’est ce qu’on veut faire.
Cela me fait penser à Blablacar. Les clients viennent pour le côté économique. Et puis ils reviennent parce que c’est sympa, en fait. Le tone of voice, c’est un peu ça. C’est-à-dire que les gens ne rentrent pas pour le tone of voice en premier lieu, mais ils reviennent pour ça. En tout cas, ça te donne une espèce d’épaisseur d’âme, une petite touche supplémentaire qui fait que ça te différencie des autres.

Tanguy : D’ailleurs, pour faire le lien entre l’écrit et le métier de product management, une des premières interviews que l’on a faite, c’était sur le métier d’UX writer.

C’était ma prochaine question (rires) !

Tanguy : Ça tombe bien, bonne transition !

Je me rappelle avoir vraiment pris un pet’ au cerveau lors d’une interview qu’on a faite avec Vianney Vaute, l’un des fondateurs de Back Market. Il nous a dit, en parlant de Back Market, « on fait quand même le métier le plus chiant du monde. On vend de l’électronique et on vend sur Internet. On fait du e-commerce ». Il nous a expliqué que s’ils n’avaient pas investi dans la marque, dans la manière dont on en parle, dans le fait de mettre des phrases un peu WTF, un peu n’importe où, jamais ils n’auraient pu se différencier de tous les autres e-commerçants, Amazon et autres.

Notre manière d’aborder le fait qu’on était différent, c’était en le montrant et en le montrant notamment par les mots. Là, je me rappelle m’être dit « ça y est, je viens de comprendre à quoi ça sert l’UX writing ».
Ce n’est pas juste la question de savoir s’il vaut mieux traduire en anglais « réservation » par « reservation » ou « booking ». C’était un peu la manière dont moi, en tant que product manager, je l’abordais jusque-là. 

La toute première édition était sur l’UX writing, j’ai donc relu cette édition-là la semaine dernière en préparant les questions. Pourquoi, finalement, avez-vous fait ce pas de côté ? Parce qu’à la base, vous voulez parler du produit et vous avez commencé par l’UX writing… C’est assez original.

Kévin : Généralement pour un média, le premier numéro est super important, parce que c’est celui qui envoie le signal, qui envoie une ligne directrice aux gens. Il explique ce qu’on va faire grosso modo prochainement.
C’est un exercice double : il faut intéresser et en même temps montrer un peu ce que cela va donner. Je trouve que c’était pas mal, en effet, de commencer par l’UX writing, parce qu’il y avait ce côté décalé. En effet, on voulait tout de suite montrer qu’on est un média sur le product management, mais pas forcément commencer en parlant de product management (même si l’UX writing, c’est lié au product management).

On voulait aussi montrer que le produit, ce n’est pas que des product managers, il y a une diversité des intervenants. En l’occurrence, on a eu Vianney, l’entrepreneur fondateur de Back Market. On a eu évidemment des product managers, mais aussi Gladys, UX writer elle aussi. 

C’est peut-être un peu trop intellectuel, mais bon, je le dis quand même : il y avait un côté aussi « mise en abyme ». On voulait dire : « l’écrit, ça compte ». Pour ainsi montrer que, justement, le format écrit, la façon de raconter des histoires, c’est aussi ça qu’on souhaite apporter à l’univers produit. C’est cette démarche journalistique, mais aussi un petit peu storytelling.

Comment choisissez-vous les sujets ?

Kévin : La première réponse que je vais donner, c’est de dire qu’on fait des conférences de rédaction avec Tanguy. On en a fait 2 jusqu’à présent en vérité (rires). C’est un peu plus à l’arrache que ça.
D’ailleurs, c’est drôle, j’ai regardé la liste des premiers sujets proposés. Il faut savoir que je suis journaliste, je ne suis pas expert du produit. Donc, quand j’ai dit à Tanguy « tiens, j’ai fait une liste de sujets », je ne sais pas si tu te rappelles, Tanguy, mais les sujets étaient complètement à côté de la plaque. Tanguy, c’est quelqu’un qui est très poli et très gentil, il ne m’a pas dit que c’était de la grosse daube, mais ça l’était, très honnêtement (rires). 

C’est la force du Ticket : moi, je suis journaliste, je « capte » les histoires qui ont le potentiel d’intéresser le lecteur. Mais après, je ne suis pas dans le métier, donc j’ai besoin de Tanguy pour me dire si oui ou non cela intéresse les gens. Et donc, le choix des sujets, c’est souvent comme ça. On voit des tendances passer, je me dis, tiens on pourrait l’angler de telle façon, zoomer sur ça, faire tel type d’interview, etc. Tanguy il me dit : « oui, c’est important, ça, les gens ont besoin de savoir ça » ou à l’inverse, « ça non, c’est à côté de la plaque, vraiment, personne ne se pose ce genre de questions… ».  

Donc, le couple product manager et journaliste, il fonctionne bien pour le choix des sujets.

Tanguy : Pour donner un exemple, il y a eu un sujet que, dès le début, je n’avais pas envie qu’on fasse. C’est le sujet product manager versus product owner, parce que c’est un sujet qui a déjà été tellement commenté et qui est un peu stérile. Il peut mettre mal à l’aise certaines personnes qui ont le poste de product owner et qui font le métier de product manager. Ce sujet, dans la communauté, on n’a plus envie d’en entendre parler. Il y a peut-être encore des gens que ça intéresse, mais il y a déjà mille ressources. Celui-là, je pense qu’on ne le traitera jamais.

Vous êtes plutôt dans l’expertise, dans le sens où vous n’allez pas forcément sensibiliser au métier du produit. Vous voulez vraiment répondre aux besoins de ceux qui vous lisent, et ceux qui vous lisent occupent des métiers du produit… non ?

Kévin : On le fait un peu moins aujourd’hui, mais on essaie de demander aux gens ce qui les intéressent. Dans nos newsletters, on faisait des petits questionnaires pour demander aux gens ce qu’ils avaient envie de lire, etc. En fait, on est un média, mais on a une démarche produit à l’intérieur du média.

Je suis super content de créer un média comme cela, parce que j’ai souvent été frustré en tant que journaliste sur ce manque de culture produit. Ça va être très paradoxal de dire cela, mais je trouve que le problème des journalistes, des fois, c’est que quand on écrit un article, eh bien, c’est fini. Ça sort un peu de nulle part, on ne sait pas si cela répond à un besoin, on ne sait pas si cela va être lu, etc. 

Et je trouve que là, ce qui est bien, c’est qu’on arrive à avoir une démarche produit au sens où on essaie de répondre à un besoin. Je pense que le journaliste a vocation à être utile, à éclairer, à mettre en lumière des exemples concrets. 

C’est un peu théorique, car on ne le fait pas toujours, mais en tout cas, on essaie de s’inspirer des rencontres que l’on fait. Les interviews nous donnent des idées à chaque fois, car on demande : « et toi, c’est quoi tes sujets du moment ? ». On essaie ainsi de rester toujours au contact de l’actualité. Et c’est aussi pour cela que Tanguy est product manager dans la vraie vie. C’est une source d’inspiration en live.

Si l’on en revient à l’UX writing, pour toi, Tanguy, c’est quoi la place de l’écrit dans ton métier ? Dans les métiers du produit ?

En fait, j’y réfléchissais et je me suis rendu compte que l’écrit intervenait à deux niveaux.

Au premier niveau, c’est que l’on communique beaucoup par écrit, en tant que product manager. On communique beaucoup par écrit sur nos idées et sur notre vision de la manière dont il faudrait construire les choses, ou encore sur ce que les utilisateurs nous ont rapporté, etc. Pour donner un exemple. Chez Amazon, il y a le fameux « 6 pager memo ». Il s’agit d’un document de 6 pages, dans lequel les product managers décrivent les fonctionnalités, les services, les produits qu’ils pensent qu’il faudrait lancer et pourquoi il faudrait les lancer. Et c’est un vrai document écrit, notamment parce que Jeff Bezos a toujours dit que le PowerPoint était la mort de l’entreprise. Derrière des bullet points, on peut cacher plein de choses, alors que quand c’est écrit, quand tu es obligé d’argumenter, quand tu es obligé de créer des liens logiques entre la phrase du dessus et la phrase du dessous, c’est plus difficile de cacher s’il y a un peu de vide dans tes idées. 

Il y a de plus en plus d’entreprises qui le font. Alan, par exemple, est connu pour fonctionner beaucoup à l’écrit, voire quasi exclusivement à l’écrit.
Il y a des gens à qui cela correspond, d’autres pas.
Savoir bien écrire, cela te donne une longueur d’avance sur le fait de savoir bien présenter tes idées et avoir une chance qu’elles soient percutantes.

Et puis, mine de rien, savoir bien écrire, ça te permet aussi de rendre ton idée un peu plus intelligible et même de mieux la conceptualiser.

Au-delà de ça, pour en revenir plus au sujet de l’UX writer qui travaille sur les interfaces, aujourd’hui, dans ma conception de l’UX writing, je vois cette discipline exactement au même niveau que le product designer (celui qui va s’occuper du design des interfaces). Selon moi, l’UX writer intervient quasiment exactement aux mêmes étapes qu’un product designer.

Très bonne réponse (rires) !

Tanguy : Oui (rires). C’est-à-dire qu’il va travailler sur toute la partie conception, sur toute la partie interface. Et puis il va aussi travailler (et peut-être que l’on s’en rend moins compte) sur le writing system, tout comme le product designer travaille sur le design system. Cela permet de savoir qu’il faut utiliser plutôt ces expressions-là, ces mots-là, que c’est plutôt cette manière de dire les choses-là que l’on va utiliser…  

Un product designer ne va pas passer son temps à refaire le même bouton bleu avec un radius de 2. Il va le faire une fois et après il dira toujours : « à cet endroit-là, c’est ce type de bouton-là qu’on utilise ». 

Je le perçois aussi sur le long terme, ce métier d’UX writer. Arrêtez de vous poser la question si on utilise tel ou tel mot ou si on s’adresse de telle ou telle manière aux utilisateurs. De manière générale, c’est comme cela qu’on fait, parce que c’est comme cela que notre marque a envie de communiquer. C’est comme ça qu’on sait que nos utilisateurs s’attendent à ce qu’on s’adresse à eux.

Bien sûr, il y aura toujours des exceptions. Comme il y a toujours des exceptions pour un product designer, sur la manière dont il conçoit une interface. 

C’est vraiment comme ça que je le perçois et, du coup, c’est un attelage qui fonctionne très bien lorsqu’on les fait intervenir aux mêmes étapes.

Et le dernier élément, c’est plus personnel : je disais que je venais de rejoindre une startup qui s’appelle Omie. C’est la première fois que je rejoins une entreprise à ce stade de développement et on travaille avec une UX writer, ce qui est déjà extraordinaire. Toutes les autres d’entreprises dans lesquelles j’ai déjà travaillé étaient beaucoup plus avancées en termes de maturité produit, business, etc. Mais il n’y avait pas d’UX writer. Donc on voit que le chemin se fait dans les mentalités. Elle a un impact extraordinaire sur le produit, mais aussi sur notre capacité à mettre des mots sur notre entreprise.

Tout à l’heure, je t’ai pitché rapidement ce que c’était qu’Omie. Si je te la pitche dans deux semaines, ce sera encore différent. Parce qu’on est une entreprise en construction et la construction passe aussi par les mots qu’on utilise pour définir qui on est, ce qu’on fait, etc. Au-delà de l’aspect UX writing, il y a le fait d’être capable de mettre des mots sur ce qu’on est, où on a envie d’aller, quelle est notre marque.
Et ça, le faire avec quelqu’un dont c’est le métier de manier les mots, ça change beaucoup de choses. 

Pour compléter, selon toi, qu’est-ce qu’un écrivain / UX writer peut apporter aux métiers du produit ?

Tanguy : Alors, je suis plus à l’aise avec le fait de répondre sur ce qu’un journaliste peut amener, parce que c’est ce que je vois avec Kévin.
Il y a un truc qui m’a sauté aux yeux dans les premières interviews qu’on a faites ensemble, c’est qu’en fait, je ne savais pas faire de la
user research. Plus exactement, je ne savais pas mener une interview, alors que j’ai vu beaucoup d’utilisateurs. Mais la manière dont un journaliste mène une interview, c’est comme une masterclass pour un product manager sur la manière de mener une user interview. C’est un apprentissage de dingue. Et je pense que les journalistes ont un business inexploité là-dedans.
Je vois Kévin qui se dit qu’il est peut-être temps de trouver un relais d’activité (rires) ! Former des product managers à toute la partie interview, ce serait intéressant, parce qu’en fait, on fait des choses très similaires. 

Du coup, Kévin, ça te dit de créer un nouveau business ? (rires)

Kévin : On les fait à deux, les interviews. C’est sûr que j’ai un peu plus de cadre parce que je sais comment je veux construire mon article. J’ai un peu la double oreille. Dès que je fais une interview, j’écoute ce que la personne me dit, mais j’essaie de réfléchir à comment je vais le retranscrire ensuite pour le lecteur.

Il faudra que tu me dises un jour, Tanguy, pourquoi tu dis ça ! (rires) Parce que je n’ai pas l’impression de mener les interviews d’une manière en particulier. Enfin, je trouve que c’est intéressant cet attelage avec Tanguy.
Il faut savoir qu’on a fait plus ou moins les mêmes études. On était à Grenoble ensemble et on a pris deux voies différentes. Et finalement, je trouve que nos deux professions s’apportent mutuellement.

Quand je disais qu’on crée un média comme un produit, c’est vrai : les journalistes peuvent s’inspirer du fonctionnement des product managers. De la même façon, je pense qu’il y a une méthodologie qu’ont les rédacteurs et rédactrices UX, qui vient de la culture produit. J’apprends aussi de cela. Je redonne la monnaie de sa pièce à Tanguy, pour être poli (rires).

Tanguy, tu disais qu’il était intéressant qu’un écrivain (au sens général du terme) intervienne au niveau des tests. À quel moment du process, selon toi, est-il pertinent qu’un UX writer intervienne ?

Tanguy : Je me raccroche un peu à ce que nous ont raconté les UX writers que l’on a interrogés. En résumé, ce qu’ils disent (et je veux bien les croire), c’est que pour eux, c’est très difficile d’intervenir à la fin. C’est presque quand la solution est déjà en production qu’on leur demande de regarder si on a mis les bons textes !
Déjà, je pense qu’humainement, ce n’est pas très agréable comme situation, d’être en bout de chaîne comme ça. Et deuxièmement, ça prouve que l’interface n’a pas été conçue en prenant en compte comment dire les choses. Peut-être aussi que les maquettes ont été conçues en anglais, par des gens qui ne sont pas bilingues. 

Si on a la chance d’avoir un ou une UX writer, il faut, à mon avis, qu’il ou elle intervienne exactement aux mêmes étapes que le product designer qui s’occupe de l’UX et de l’UI. Il faut qu’il travaille très en amont de la production une interface. C’est comme cela que je le vois aujourd’hui. C’est comme cela que l’on travaille avec notre UX writer en interne. Elle travaille sur les maquettes bien avant qu’elles soient en ligne. 

D’ailleurs, s’il y a un truc que j’ai découvert, c’est que les gens qui manient bien les mots sont capables de dire la même chose que ce que tu avais écrit, avec moins de mots, mais de manière plus compréhensible. Il ne faut pas percevoir l’UX writer comme quelqu’un qui va te rajouter des mots, mais plutôt quelqu’un qui va préciser ta pensée et qui va être précis dans l’usage des mots.

Message pour tous les product managers qui nous écoutent : ce que vous aviez écrit en quatre mots, il ou elle va être capable de le dire en trois et en plus, ça va être plus précis ! Donc, je pense qu’il ne faut pas le percevoir comme un mal nécessaire, mais plutôt comme quelque chose qui va créer de la valeur, même de la valeur business.

Cela m’arrive souvent. Mardi, j’ai eu un rendez-vous à propos d’un parcours. Et il y a une personne qui me dit : « attention, les textes ne doivent pas être trop longs ». À chaque fois, j’ai cette réflexion-là. Or, une fois que j’ai rédigé le texte, on me dit « ah super, je n’arrivais pas à le formuler et toi tu l’as fait en moins d’une ligne ! ». Ben ouais, on n’est pas là pour faire des romans (rires) !

Tanguy : De la même manière qu’un product manager, ou un produit designer, est meilleur à travailler sous contrainte (les interfaces sont des contraintes), en fait, vous êtes probablement meilleurs à travailler aussi sous contrainte et vous êtes capable de les intégrer. C’est pour ça que j’hésite avec le mot écrivain. Les UX writers ne sont pas des écrivains, ils ne sont pas là pour écrire des romans. Ils ne sont pas là pour se faire plaisir. Ils sont là pour qu’à la fin, ça marche pour l’utilisateur. Donc, en fait, ils prennent en compte les mêmes contraintes que celles qu’un product designer ou un product manager peut avoir. Cela peut être des contraintes d’espace, de langue, que sais-je… Ils le font mieux que moi, même si je parle français.

Oui, il y a pas mal de contraintes. 
On arrive tout doucement sur les questions de fin… Si vous deviez résumer notre échange, que retiendriez-vous ?

Tanguy :  Moi, je retiens deux choses sur le sujet de l’UX writing dans le produit. 

La première chose, c’est qu’il ne faut pas le considérer comme un truc imposé. Savoir dire les bonnes choses avec les bons mots, cela a une valeur, une valeur d’un point de vue business. De la même manière que faire une interface propre, cela a un impact sur la manière dont les utilisateurs l’utilisent.

La deuxième chose, c’est qu’à un moment du Web, il y a eu une grande incompréhension : celle de se dire que les gens ne lisent pas sur Internet. C’est un truc que j’ai beaucoup entendu, en tout cas au début de ma carrière : « les gens ne lisent pas sur Internet. Ne te prends pas la tête avec les textes. Ça ne sert à rien, on mettra des images. ». C’est faux.
En réalité, c’est un accélérateur de business, d’autant plus si tu as identifié que tu voulais te différencier (c’est l’exemple de Back Market que je donnais au début). La façon de raconter des histoires dans ton interface peut être un véritable élément de différenciation. Cela devient un élément générateur de valeur et c’est comme cela qu’il faut concevoir l’UX writing. Ce n’est pas quelque chose qu’on rajoute après.
Si l’on considère que c’est quelque chose qui génère de la valeur, alors la manière dont on positionne les UX writers dans le processus de création doit en être le reflet. Ils ne sont pas là juste pour ajouter une surcouche de jolis mots sur la fin.

KévinJe suis assez d’accord avec toi, le diable se cache dans les détails.

J’ai deux exemples qui me viennent.
Il y a l’exemple de Back Market, qu’on vous rabâche, où Vianney me racontait qu’il y avait Nana Mouskouri dans le
footer du site Back Market. Personne ne sait pourquoi. Et Vianney nous disait qu’une des premières questions qu’on lui pose souvent quand il parle de Back Market, c’est : « pourquoi est-ce qu’il y a Nana Mouskouri dans le footer de Back Market ? ». Pourtant, c’est caché, on ne le voit pas trop, mais c’est la question qui revient.

Pour Le Ticket, justement, dans le footer tout en bas, on avait mis un lien vers une vidéo de Dire Straits, un groupe que j’aime beaucoup. Je voulais juste faire une petite private joke avec des potes, et j’ai trois potes sur WhatsApp qui ne connaissent rien au produit, qui se sont abonnés parce que… je ne sais pas pourquoi d’ailleurs ! Les trois m’ont dit : « trop cool la référence à Dire Straits dans le footer ». C’est là où je me suis dit : « le diable se cache vraiment dans les détails ». En effet, je pense que chaque mot est une opportunité de faire passer un message. Et même dans un footer perdu, il y a un potentiel. C’est impressionnant de voir jusqu’où les gens vont lire, c’est là où tu peux rigoler si tu veux dire des trucs un peu originaux pour ceux qui vont aller jusqu’au bout. 

Je peux avouer mon plaisir coupable (rire) : à chaque fois que j’arrive à la fin de l’interview, je me demande ce que vous nous avez réservé cette fois-ci !

Kévin : Oui, c’est un peu nul, ces derniers temps on fait un peu moins ce genre de blagues. La première année du Ticket, je rentrais du Canada, je n’avais pas d’hébergement fixe pendant les 6 premiers mois de mon retour en France. Tanguy faisait un tour du monde. Le petit jeu qu’on faisait, c’est qu’à chaque nouvelle édition, on mettait une photo d’où on était. Cela nous mettait un petit défi à nous-mêmes, pour justement apporter ce petit supplément d’âme (qui devait être cliqué par dix personnes à chaque fois). Mais en tout cas, on trouvait que ça apportait une petite touche sympathique.

Donc le diable se cache dans les détails, c’est un truc auquel je crois énormément.

Oui et puis comme les newsletters sont assez conséquentes, il faut ingurgiter quand même pas mal d’informations, je trouve que cela permet aussi de souffler.

Tanguy : Je voulais rajouter une chose à propos du supplément d’âme. C’est bien, mais à la condition que tout le reste soit bien fait. Autrement dit, que tous les sujets d’UX writing moins « funky » soient correctement traités en amont. 
Parce que si tu mets un petit message fun, mais qu’avant, c’était bâclé, qu’il n’y avait pas un seul truc qui était aligné, qu’il n’y avait pas un seul mot qui était bien choisi, etc., c’est comme du greenwashing version UX writing. Je ne sais pas si le terme « UX writing washing » existe, mais on est là-dedans.

Je crois vraiment qu’il ne faut pas limiter le métier d’UX writing à celui qui va trouver les bons mots. Il y a un vrai travail de fond, dont on a parlé juste avant, et si, en plus, on y ajoute ce supplément d’âme, alors là c’est magnifique.

Pour toi, une interface web (ou mobile) sans bon contenu, qu’est-ce que c’est ?

Tanguy : Ça peut bien marcher. On a plein d’exemples du Web dans lesquels il n’y a pas de bons contenus écrits, mais qui fonctionnent très bien, notamment dans le e-commerce. Je pense que c’est aussi vrai sur plein de produits en SaaS, etc. 

Il y a quelques années, le product manager, c’est aussi lui qui faisait le design sur Photoshop. Et puis un jour, il y a des super boîtes qui se sont lancées et qui ont prouvé qu’en faisant un design de fou, on avait une meilleure perception de la marque et un impact aussi sur le business. Alors tout le monde s’est dit Ok, on va investir sur les product designers. À mon avis, on en est là sur l’UX writing. C’est encore possible de faire du Web sans avoir de bons contenus. Par contre, ceux qui le font bien, ils prennent une longueur d’avance sur les autres. Ensuite ces derniers vont la rattraper et puis il y aura autre chose et ainsi de suite… D’ici là, l’UX writing sera inscrit comme une fonction essentielle des boîtes tech.

Avez-vous des ressources à partager pour que les auditeurs et auditrices puissent monter en compétences autour du produit ? Bien sûr, il y a Le Ticket. On est d’accord là-dessus (rires). Est-ce qu’il y en a d’autres ?

Tanguy : Peut-être que Kévin, qui s’est formé au product management, peut en parler. On a commencé à parler du sujet au mois de mai, et on a lancé la première édition au mois d’octobre. Il a vraiment fait le bon élève. Kévin, c’est une bonne ressource pour quelqu’un qui voudrait découvrir le product management, pour savoir ce qu’il faut aller lire. Il a lu des trucs qui l’ont fait souffrir, et d’autres qui l’ont inspiré. Kévin, je te laisse en parler.

Kévin : Petite anecdote, quand je suis arrivé chez Blablacar : la première fois que j’ai rencontré l’équipe produit, on m’a présenté et j’ai demandé ce qu’ils faisaient comme produit. Ils m’ont répondu « du covoiturage ». Je n’ai pas compris. Ok, donc le produit, ça peut aussi être un truc qui n’est pas physique (rires). 

J’avais tellement le syndrome de l’imposteur quand je suis arrivé dans cette industrie-là, que je me suis dit qu’il fallait faire le bon élève et me former. J’ai lu tous les livres Thiga et c’était vraiment super intéressant. Il y en a 4 ou 5, je crois. Les livres Thiga sont vraiment de très bonnes sources d’inspiration.
Maintenant, les ressources se sont démultipliées, il y a des podcasts comme
Product Squad, Clé de Voute, The Product Tape. Il y a des newsletters, notamment Product Inbox.

Tanguy :  Le confinement a généré un nombre d’initiatives assez dingues autour du produit. Il y a aussi quelques conférences en ligne qui sont au top, et notamment l’After Produit, une émission sur Twitch, qui change vraiment de format. 

Il y a une structuration de cet écosystème produit français, depuis les 18 derniers mois et qui s’est accéléré. Donc, aujourd’hui, il y a beaucoup de ressources. Même si vous avez envie de lire en français et pas seulement de regarder des émissions ou d’écouter des podcasts.

Sinon, la meilleure ressource qui soit, c’est de faire une recherche sur LinkedIn sur « product manager » et de demander aux gens qui ressortent s’ils ont 10 à 15 minutes pour parler de leur métier.
Les personnes qui feront le test vont se rendre compte d’un truc assez dingue, c’est que les gens répondent et disent très souvent « oui ». Du coup, il ne faut pas hésiter à le faire. En plus, peut-être que ça génèrera des opportunités d’embauche parce que c’est aussi un métier sur lequel le marché est très tendu et il y a beaucoup plus de demandes que d’offres. Un peu comme les développeurs. C’est une bonne manière de mettre le pied dans la porte. 

Enfin, pour quelqu’un qui voudrait découvrir le product management, il y a aussi des super formations qui se sont montées, en mode bootcamp ou sur 1 an. Je ne vais pas les citer parce que sinon, je vais en oublier.

Pour en revenir au Ticket et ce sera un peu le mot de la fin : j’ai entendu dire que vous recherchiez des rédacteurs et rédactrices.

Kévin : Oui, on fait appel à des rédacteurs et rédactrices qui ont une appétence pour le produit, parce que je pense qu’on a fait un peu notre deuil avec Tanguy de trouver un journaliste ou un rédacteur / rédactrice spécialisé·e en product management. Je pense que ça n’existe pas, ou très peu, sur le marché.
Donc on accepte de former un petit peu les gens, mais il faut avoir l’appétence. En tout cas, on recrute des plumes en freelance pour nous accompagner dans cette belle aventure, qu’est Le Ticket. 

Si vous êtes intéressé·e, écrivez-nous : contact.leticket@gmail.com

TanguyIl y a quand même un critère, c’est qu’il faut être assez tolérant aux blagues.
Et le deuxième truc, un peu plus sérieux, c’est qu’il n’y a pas besoin d’écrire comme Kévin, c’est-à-dire avec des blagues, pour pouvoir travailler avec nous. On est très ouverts à d’autres manières d’écrire.

Kévin : Ça, c’est un point très important. Notre objectif est de pérenniser le média. On veut que le média puisse tourner sans nous et qu’il puisse continuer sa vie. Donc, le gros défi qu’on a, c’est d’essayer de faire rentrer d’autres personnes dans cette aventure-là. On veut la partager, c’est quand même plus sympa. 

Ce qui est important pour nous, c’est le « pertinent, mais pas chiant », ça, c’est sûr que ça va rester. La guerre aux anglicismes, ça aussi, c’est sûr que ça va rester. Après, dans les sujets qui sont abordés, on a fait un sujet sur la parité dans le produit. On va parler du product management responsable, pour évoquer notre responsabilité environnementale et sociétale. Donc venez comme vous êtes. Le message à la McDo (rires).

Est-ce qu’il y a d’autres messages que vous souhaiteriez faire passer, liés au Ticket, ou pas ?

Tanguy : Oui, j’en ai un. Ma vie est partagée au moins entre 2 choses : Le Ticket et la boîte dans laquelle je travaille : Omie. Si ce que je disais au début à propos d’Omie vous parle, je vous ai fait un code promo que vous pouvez utiliser. Cela vous fera économiser 15 euros sur votre commande. Le code promo, c’est « unticketpouromie ». En un seul mot. Donc n’hésitez pas, franchement, à mon avis, vous ne serez pas déçus.

Où est-ce que l’on peut vous suivre ou vous contacter ?

Kévin : Sur LinkedIn !

Top ! Merci beaucoup. C’était hyper intéressant et hyper sympa. Vous êtes plutôt cohérents avec votre identité de média, donc c’est cool (rires).

Tanguy : Je ne sais pas trop ce que ça veut dire (rires). Tu vois Kévin, pourquoi il ne faut pas faire des blagues sur la choucroute de Strasbourg…

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